PHILIPPE EL-BOUSTANY - La Dynastie des Juges
En 1969, André Malraux déclarait: la culture ne s'hérite pas, elle se conquiert.
Avec cette Dynastie de Juges et d'avocat, Philippe El-Boustany, son frère Salim, son fils Suleiman, et son petit fils Philippe, ainsi que Reem sa petite fille, tendent à rajouter une dimension à ce postulat posé par Malraux: La culture se conquiert certes, mais s' hérite aussi. Sinon, comment expliquer cette densité d'érudits, de génies, de savants, d'encyclopédistes, de juges,... enfantés par ce petit village du Chouf, nommé Debbiyeh. Quelques dizaines de maisons, ont produit plus d'une dizaine de personnages ayant rayonnés sur l'ensemble du monde Arabe, et ayant été les pionniers et la pierre angulaire de sa renaissance.
Ce qui distinguait le Liban de son entourage, n’était ni l’argent, ni le pouvoir ; mais bien plus que cela : C’était le génie de ses hommes, leur soif de culture, et leur contribution décisive dans la renaissance sociale et culturelle Arabe et proche-orientale.
Né en 1884 à Debbiyeh dans les montagnes du Chouf, et orphelin à 10 ans, c’est à son oncle le célèbre Suleyman Al-Boustany qu’incomba la tache de l’éducation de Philippe. Ministre du Commerce et deuxième président du Sénat ottoman auprès de La Sublime Porte, Suleyman Al-Boustany était un homme d’état respecté aussi bien localement dans le monde Arabo-musulman, qu’outre Atlantique. Lors de Ses visites aux USA il était toujours reçu avec une grande distinction.
De lui, Philippe El-Boustany va acquérir non seulement cette prestance internationale, mais aussi, l’amour de la culture et le perfectionnisme au niveau linguistique.
Adulte, Philippe El-Boustany maitrisera pas moins 9 langues, dont le Français, l’Anglais, le Latin, le Grec, le Syriaque, l’Allemand, l’Italien, l’Arménien et bien sur l’Arabe. Sa maitrise du Latin était tellement parfaite, qu’il pouvait le parler telle une langue vivante. Il l’enseigna d’ailleurs (ainsi que l’Anglais) pendant quelques années au collège de la Sagesse.
Devant l’excellence et le génie remarqué de Philippe, Suleyman l’envoya à l'âge de 13 ans à Paris, ou il intégra le Collège Saint-Sulpice.
Jeune élève de 15 ans, son professeur écrivit la remarque suivant: "Philippe qui a terminé sa classe de première, s'est distingué par une grande finesse de goût … rigueur et une capacité de pensée. Il est excellent en latin non seulement qu'il comprend, mais qu'il parle très bien".
A Paris, et compte tenu du jeune âge de Philippe, Suleyman ne supporta pas son éloignement et le confiant à la tutelle du R.P. Ignatios Moubarak futur grand prélat de l'Eglise maronite. Sur les précieux conseils de son oncle qui aura une influence primordiale sur son destin, Philippe poursuit et termine brillamment ses études de droit à l'Université de Paris.
Philippe el Boustany se rend alors au Caire afin d’exercer sa profession d'avocat au cabinet de son oncle, Sélim (frère de Suleyman Al Boustany).
Suleyman Al Boustany avait noué une profonde amitié avec l'imam Mohammad Abdo, grand théologien sunnite qui a dirigé al Azhar. Celui-ci entreprit l'apprentissage de la langue arabe, et inculqua de solides bases de la langue arabe, du Coran et des règles du droit musulman, ce qui s'avéra fort utile et décisif dans sa carrière de magistrat.
RENCONTRE AVEC AGATHA CHRISTIE:
Philippe El Boustany était lié d’une amitié profonde à Agatha Christie et à son mari.

Voici l’anecdote relatant la naissance de cette amitié :
Le perfectionnisme et la passion de Philippe el Boustany pour les langues vont, par un hasard de circonstances, lui valoir l'amitié indéfectible de la grande romancière britannique, Agatha Christie.
Max Mallowan , Le mari d’ Agatha Christie était archéologue en Libye et s'était adressé au juge el Boustany pour la traduction de plusieurs inscriptions retrouvés sur les sites archéologiques Romains. Philippe lui rendit ce service, et les deux hommes s'étaient liés d'amitié. Agatha Christie qui terminait un de ses fameux romans, avait besoin d’un expert littéraire maitrisant l’Anglais à la perfection, afin de l’aider à la correction linguistique de son Roman. Max l’a convaincu que le Juge Philippe, son ami, était capable de l'aider. Agatha s’exécuta, mais était nettement dubitative devant ce Libanais, tout Juge qu’il soit, à maitriser mieux qu’elle, sa propre langue maternelle ; elle rencontra alors, pour la première fois le Juge Philippe El Boustany autour d’un repas. A la fin du repas, elle lui confie un extrait de son livre. A peine que le Juge Philippe entama la lecture, qu’il releva dans le texte une confusion dans l'utilisation des mots « toasted » et « roasted ». Il lui fit par ailleurs, plusieurs autres remarques judicieuses.
Agatha Christie fut alors séduite tant par les connaissances linguistiques ainsi que par la personnalité du Juge Philippe, qui sera son conseil dans la rédaction de plusieurs de ses ouvrages.SON AMITIE AVEC MONTGOMERY
Après une brillante carrière de juriste en Egypte, l'Administration britannique le nomma magistrat à la Cour civile de Khartoum, au Soudan, où il se hisse au plus haut échelon de la magistrature, où il forma avec succès des disciples pour accéder à des postes dans la magistrature soudanaise. C’est dans ce contexte qu’il fit connaissance puis se lia d’amitié au légendaire Field Marshall Montgomery, qui était encore de ce temps simple Major de l’armée Britannique ; cette amitié dura plus de trente ans.

Montgomery est nommé par le Premier Ministre britannique, Winston Churchill, à la tête de la 8ème armée connues par leur bataille en 1942 contre les troupes allemandes de Rommel qui furent battues à El-Alamein . Monty était aussi connu pour avoir organisé le débarquement de Normandie en 1945.
Début 1944, Philippe el Boustany reçoit une invitation à prendre le thé chez le général Edward Spears. Celui-ci était chargé de lui transmettre un message confidentiel de la part de son ami Montgomery. Dans sa missive, Montgomery informait Philippe que, suite à la défaite des Italiens, tous les représentants italiens de la loi en Libye - magistrats, avocats, notaires et autres - avaient déserté leurs postes pour rejoindre leur pays. La vacance judiciaire était donc totale.
Le gouvernement britannique voulait confier à un éminent juriste, l'énorme tâche de rétablir un système juridique en Libye et Montgomery demandait à el Boustany d'accepter cette tâche hors du commun. Il lui a, également, demandé d'en informer les anciens magistrats qui avaient coopéré avec lui au Soudan.
Pour souligner l'importance de sa requête, Montgomery terminait sa lettre en l'informant qu'un cuirassé de l'amirauté britannique mouillerait le temps nécessaire, au large du port de Beyrouth pour l'amener à Tripoli. Ce qui fut fait.
SERVICES ET REFORMES HISTORIQUES EN LYBIE
le juge Philippe el Boustany fut probablement l’unique chrétien de l’histoire a avoir été sollicité pour être juge, magistrat civil , char'i, "législateur" et professeur de droit dans un pays, Le royaume Lybien, totalement Musulman.
Il y accomplit un travail colossal à l’image de sa culture, et de son intégrité.

Juge chrétien dans l'histoire de l'Islam - contrôleur des tribunaux Char'ia , où l'on a déclaré de façon unanime que "Cheikh Philippe el Boustany avait capté l'essence de la religion musulmane". Magistrat il fut également un des principaux piliers du système juridique libyen. Sa maison devint la première faculté de droit en Libye.
En même temps, le juge Philippe el Boustany, prodiguait aux jeunes légistes char'is de Tripolitaine et de Cyrénaïque, toute l'assistance humaine et culturelle nécessaire à leur formation avec toute sa ferveur humaniste. Magistrat, professeur mais, également, législateur, il laissa son empreinte sur plusieurs codes, et à la demande du T.R. Blackley, l'administrateur en chef de la Tripolitaine de 1943 à 1951, il rédigea le premier code pénal libyen, qui fut par la suite repris et adopté par la première Assemblée législative libyenne.
CONFIANCE DU ROI IDRISS DE LYBIE
Le hasard des circonstances avait fait que l'oncle de Philippe, le sénateur Suleyman Al Boustany, suite à la victoire des Italiens sur les Turcs en Libye, avait obtenu des Italiens de prendre le jeune prince Idriss el-Senoussi âgé, alors, de 13 ans, sous son aile et de l'amener à Constantinople pour parfaire son éducation.

Idriss El-Mehdi, ou Idriss 1, un roi Mostaganémois, règna sur la Libye. Ce fut le premier et dernier Roi de Lybie. Né le 12 mars 1890 à Mostaganem petit-fils de Mohammed Ibn Ali Al-Sanoussi, reconnu comme émir de Cyrénaïque par les Anglais en 1946, il fut roi de Libye du 24 décembre 1951 à 1969. Aujourd’hui, les Senoussi visent à récupérer leur héritage historique et religieux en Libye où Kadhafi a détruit 330 zaouïas et exterminé les sympathisants de la Tarika Sanoussia
Me Sleiman el Boustany, fils de Philippe, raconte:

"Il y avait en Libye une importante garnison militaire turque et Atatturk s'était déguisé en chamelier pour entrer dans la ville à partir du désert et voir comment sauver cette garnison. Mais il fut retenu par les Italiens. Il demande alors à Istanbul d'envoyer une délégation pour engager des négociations. La délégation dépêchée en Tripolitaine fut placée sous la présidence du sénateur el Boustany. Il a négocié jusqu'à obtenir le départ de la garnison sans bataille et sans effusion de sang et a, surtout, demandé de prendre sous sa tutelle le jeune prince pour assurer son éducation.
Bien des années plus tard, le destin a voulu que le jeune prince devenu roi de Libye, fasse la connaissance de Philippe el Boustany et lui témoignera sa pleine confiance, pour sa vaste culture, son honnêteté, ses compétences de juge et en souvenir de son oncle. Cette confiance inaltérable des Libyens en Philippe el Boustany a permis à son fils Me Sleiman el Boustany, de jouer un précieux rôle de médiateur entre le grand homme d'affaires Emile el Boustany et le cousin du roi Idriss, l'émir Abdallah Abed el-Senoussi, connu sous le nom du Prince noir, étant l'avocat conseil des deux hommes."
Pris par ses engagements exceptionnels auprès de la couronne britannique, le juge Philippe el Boustany dut à contrecœur, refuser plus d'une proposition qui lui parvenait de la mère-patrie. Ceci ne l'empèchera pas de terminer ses jours dans son cher village natal, reposant auprès des très grand Suleyman, Butrus, Wadih, et tant d'autres grands hommes de Debbiyeh, qui ont marqué l'histoire du Liban et de l'Orient.
15 siècles aprés que les phéniciens de Carthage aient établi un comptoir et conclu des traités avec les tribus berbères sur la côte libyenne inclus Oea (Tripoli), Labdah (plus tard Leptis Magna), et Sabratah, dans une zone qui est venu à être connu collectivement comme Tripolis, ou «trois villes», Philippe El Boustany a écrit une page de l'histoire de la Lybie, dont les effets restent dans le quotidien des Lybiens, et constituent à la fois, une fierté pour Le Liban, Debbiyeh et les Boustany.
Philippe Rached El Boustany, repose en paix dans son village natal de Debbiyé où il est décédé le 6 janvier 1963.
LES DECORATIONS
Philippe a pu en permanence marqué l'attentions des différents gouvernants des pays où il a séjourné. Son soucis de rendre service à la société où il vivait, lui a valu de multiples décorations en guise de remerciements pour les services rendus.
La Culture, l'intégrité et l'action du magistrat Philippe el-Boustany lui ont valu de multiples décorations.
En 1933, Sa Majesté le roi Fouad d'Egypte lui décerna l'Ordre du Nil.

En mai 1949, Blackley, l'administrateur suprême de Tripolitaine, le nomma "Member of the Standing British Court Tripolitania".
En août 1951, sa Majesté le roi Georges VI le décora de l'Ordre de l'Empire britannique.

FONDATION PHILIPPE RACHED EL BOUSTANY
Afin d'honorer la mémoire de ce grand magistrat connu pour son intégrité et son action humanitaire, son fils Me Sleiman et ses petits-enfants ont créé la Fondation Philippe Rached el Boustany à caractère socio-humanitaire. Me Sleiman el Boustany préside cette fondation, son fils; Philippe, avocat au Barreau de Paris en est le vice-président, et sa fille Reem, avocate au Barreau de Bruxelles dirige la branche belge de la fondation, avec sa sœur Rita. "La stratégie de la fondation, nous dit Me Philipe, est de contribuer à la création d'œuvres sociales et culturelles, afin d'ancrer les Libanais dans leur région et leur terre, de montrer à tous quelle que soit leur appartenance religieuse ou politique, qu'ils ont finalement les mêmes problèmes et préoccupations au quotidien".
Au nombre des réalisations de cette fondation, il est important de signaler la création d'une école d'infirmières dans la localité de Kobeyate au Nord et qui fonctionne parfaitement. La fondation a de même réhabilité les locaux du ÇJC attenant à l'Université Saint-Joseph, à Beyrouth pour en faire un centre d'accueil aux personnes handicapées et a créé, aussi, un centre technique à Rechmaya avec la coopération des sœurs Antonines. D'autres projets sont en cours,..



